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Critique littéraire

La Noche de Ayer

Enrique VillagrasaExtramuros, Nº26

Je crois que Francisco Morales Lomas a raison lorsqu’il affirme, dans Poesía andaluza en libertad (una aproximación antológica a los poetas andaluces del último cuarto de siglo) (Corona del Sur), à la page 45 de son étude introductive, que la poésie de la dernière décennie se caractérise par sa diversité : dédain pour la politique, préoccupation pour les questions sociales, lyrisme métaphysique ou abstrait, surréalisme, poésie rock, réalisme sale, néobaroque, mysticisme hétérodoxe et culturalisme ; en somme, les mêmes tendances que la poésie des années quatre-vingt avait déjà expérimentées, sans apports majeurs. Or voici que la poète, peintre, traductrice, anthologiste, critique et chercheuse de l’Université de Grenade Belén Juárez (Paris, 1965) surprend une nouvelle fois lecteurs avertis et profanes avec son deuxième recueil, La Noche de Ayer (Alhulia), après Destierro en cuatro ángulos (Devenir, 1999). Une heureuse surprise, comme le révèle la lecture. À la date de parution de l’anthologie citée, Morales Lomas ne connaissait probablement pas encore la poésie de Juárez. Celle-ci apporte pourtant de la nouveauté : moderne, elle possède le sens du rythme et une oreille cultivée, recourt généralement aux hendécasyllabes et aux alexandrins, et témoigne d’une parfaite connaissance du langage. La poète sait quelle conception précise exige chaque poème : construction extérieure soignée, termes rigoureusement délimités, disparition des espaces vides, de la rhétorique grandiloquente et du verbiage. Ce recueil est véritablement une remarquable réussite. La Noche de Ayer est une lecture indispensable.

Soigné dans sa forme comme dans son contenu, le recueil s’ouvre sur un juste propos liminaire du poète et critique grenadin Antonio Enrique, qui avertit d’emblée le lecteur de la structure singulière de la poésie de l’autrice.

La Noche de Ayer est un recueil solidement structuré, divisé en trois temps de dix poèmes chacun. Le livre est dédié au poète, au lecteur et à la poésie, car la poésie est écrite par le poète et le poète existe en elle comme dans le lecteur : « Al poeta allá donde exista, allá donde sea, del mundo, del tiempo…, su hogar ». Juárez nous donne ainsi des repères pour aborder cette nuit de la Saint-Jean, date significative de l’impression du livre et de la poésie espagnole universelle et sans frontières, de Jean de la Croix à J. R. J. et J. A. Valente. Le premier temps s’ouvre sur une citation de Manuel Mantero : « Éranos niños, pájaros de cuenta./ Éramos lo que sobre de la tormenta, / sexo escupido, edén falsificado/ y lamentabilísima osamenta / de un dios en estertor, crucificado ». Le deuxième est introduit par José Hierro : « Cuando la vida se detiene, / se escribe lo pasado o lo imposible / para que los demás vivan aquello / que ya vivió (o no vivió) el poeta ». Le troisième est placé sous le signe de Miguel Delibes : « Al hombre, por el mero hecho de vivir, / le era necesario aprender antes a desprenderse / de todo con una sonrisa de escepticismo. / -Vivir es ir pendiendo me decía… ». Le chemin de la poète et ce que nous trouverons dans sa nuit apparaissent clairement. Ces citations soigneusement choisies en témoignent, tout comme le poème en italique qui traverse le livre, du quatrième poème du premier temps jusqu’au dernier vers du trentième et ultime poème.

Belén Juárez écrit une poésie qui expose ses obsessions esthétiques et éthiques : de la maxime latine invitant à se hâter lentement à l’amour perdu et à l’éloignement de sa ville natale ; de l’émotion à l’existence, elle rappelle le paradis perdu de l’enfance, le monde de la nuit vécue hier, le verbe advenu et ses vers, dans des pages et des poèmes longuement médités et tissés : « Tres verbos ceden al vacío su figura » ; « el primero de los verbos define su buena intención / de conmover a los sensatos » ; « El segundo de los verbos recrea los deseos / y sigue perturbando a los sensatos » ; « Y, el tercero de los verbos comprende a los otros, / entender su poco uso cuesta un tono de justicia ».

J’y vois l’image du combat de Jacob avec son Dieu pour obtenir la bénédiction, image du combat spirituel, et celle de son rêve au pied de l’échelle pour atteindre la Lumière : l’image du poète dans sa lutte singulière avec la poésie, pour la rejoindre et recevoir sa bénédiction. « Hubo una noche, perla de perlas (…) / de paraísos perdidos… ». C’est un livre fermé et ferme, nullement le cahier d’essais d’une apprentie : l’autrice maîtrise ce travail de démiurge. « Porque todo desde las estrellas se susurra, / y viene la medida a establecer su noche ». Il ne s’agit en rien de simples notes. Belén Juárez sait qui elle est et agit en conséquence. Elle est poète. « Conservo la belleza de estos años, / a mitad de precio. Y guardo en mágicos lenguajes / el placer de haber sido en el lugar de las hadas, / servidor de fábulas narradas. (…) ». Elle connaît le chemin qu’elle doit parcourir dans et avec sa poésie : « Y por qué a consecuencia de tu amor / sigue este accidente de palabras… ».

Avec ses échos divers et pluriels, le livre réunit des poèmes de trois à vingt-deux vers, tous d’une grande intensité et traversés par la philosophie la plus profonde. Leur fil conducteur est la quête de la poésie — déjà perceptible à travers les verbes —, de la passion, du désir et de l’attirance pour certaines réalités qui habitent le recueil. « Holanda está lejos, y París y las estrellas ». Les trois temps forment un livre unitaire. C’est le meilleur livre que j’aie lu de la fin du siècle dernier ; il ouvre, pour le nouveau siècle, une porte ancrée dans la réalité poétique comme parole inventée : « Raro el momento de la lluvia que no moja ». Il ouvre cette porte à la poésie écrite par les femmes et les hommes, à toute la poésie du panorama mondial, pour autant que je le connaisse : « Sin embargo, queda la Poesía que consiguió crecer convirtiéndose en Dama a costa de la propia materia engendrada y desintegrada en los momentos, y éste, ciertamente, es el mayor de los honores a que puede aspirar El Poeta ».

Belén interroge toute chose et par tous les moyens : l’existence et la mystique de l’être humain, quels que soient son nom et sa religion. C’est une poète qui puise aux sources de la poésie arabo-andalouse. « Piensa, Amor, que la garganta aún procura / los versos de ayer, y esta luz / me iguala a tu recuerdo… ». Grenade, avec ses échos, ses lumières et ses ombres, retrouve ainsi une poète qui garde présente La Noche de Ayer, la nuit de la véritable poésie, non celle de l’anecdote maladroitement élevée au rang de poésie. Ceci est de la poésie ; le reste relève trop souvent de journalistes devenus critiques ou de critiques devenus journalistes. « Cierto es que el amor lo destruye todo, / a pesar de su buen nombre… ». Et Belén Juárez peut dire avec Baudelaire « Je sens vibrer en moi toutes les passions », ou avec ses propres mots : « Brillar entre los peces, advierte que el amor existe ».