Œuvre littéraire

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À L´AUTRE BOUT DU MONDE

Récits d’immigration

▣ 2008◷ 23 min de lecture▤ El Tam-Tam de las nubes, p. 107-123.

I

Illustration de la section I
IL ÉTAIT QUATRE HEURES du matin lorsqu’elle quitta son pays. Le grand requin blanc DS 21, garé devant la maison, attendait paisiblement ce qui serait son dernier grand voyage. Il savait qu’il se dirigeait vers une mort aussi certaine que réelle : sa condition d’automobile à essence et l’imminente révolution pétrolière de ces derniers mois le condamnaient sans appel. Son dos blanc et courbé reflétait l’éclat des réverbères, et ses grands yeux de cristal et de plomb dégageaient une chaleur qui condensait sur leurs rétines les gouttes glacées de la pluie nocturne. Les rêves et les expériences partagés l’avaient maintenu fidèle à la famille, peut-être comme un membre de plus, fait de métal, sans âme ni témoignage de vie ; pourtant, il pressentait — d’une certaine manière — que ce serait son dernier voyage. Elle le comprit ainsi quarante ans plus tard. En ce temps-là, le grand requin se transformait dans ses rêves en un être animé, compagnon de mille aventures ; tous deux étaient des marcheurs de boue dans les vieilles rues de Paris, tels les explorateurs d’une ville infinie qui offrait le charme de l’anonymat. Ils étaient tous deux, la fillette et le soldat cartilagineux cuirassé d’un acier invincible et de cuirs élégants. La petite Lilie découvrait le monde à travers ses vitres, tandis qu’il filait comme la lumière sur ses larges roues de nickel, qu’elle imaginait comme quatre chevaux rapides capables de s’engager dans les innombrables rues du vieux Paris. Ils parcouraient le Quartier latin, la place de la Concorde, le pont des Arts, l’Arc de Triomphe et les Champs-Élysées ; elle faisait bouillonner ses rêveries, lui parlait, les cheveux dénoués, emmitouflée dans ses manteaux de maille tressée, les yeux si noirs et si curieux, s’éveillant au monde.
Illustration de la section 2
Elle entendit rugir son moteur, telle la respiration d’un géant, tandis que des bras l’enveloppaient dans une couverture pour la protéger du froid de la nuit. La fièvre la faisait abondamment transpirer ; depuis plusieurs jours, une terrible grippe lui fermait les poings et les yeux, comme si son inconscient tentait désespérément de retarder le départ, de s’agripper à l’air, à ses aventures et à la maison qu’elle laissait derrière elle, au 23 de la rue Championnet. Cette fillette de sept ans ne pouvait imaginer qu’au fil des années à venir elle pleurerait mille fois tout ce qu’elle abandonnait. Elle leva une dernière fois les yeux vers la fenêtre de son amie juive, qu’elle ne reverrait jamais, puis se blottit sur les genoux de son protecteur, qui l’emporterait très loin, vers un avenir incertain. Cette aube hivernale fut comme la première phrase écrite de sa mémoire. Elle prit conscience d’habiter un monde étrangement aimable qui l’invitait à rompre brutalement avec son passé français, un monde déguisé en hasard civilisé.  Le fidèle squale blanc éteignit ses lumières intérieures et s’engagea dans le corridor des deux mille kilomètres, comme dans l’ultime mission qu’il accomplirait pour sa fillette. Il la conduirait de l’autre côté de la frontière, lui ferait traverser la mer de la civilisation et la ramènerait à ses origines, accomplissant fidèlement son dernier exploit vital. Elle regarda en arrière et vit s’estomper les trottoirs de sa rue, les murs de pierre grise, le grand réverbère à la lumière tamisée, si souvent devenu le mât de son château derrière la fenêtre de sa chambre. Elle vit disparaître dans l’horizon noir l’épicerie, le salon de coiffure, l’école et les hautes grilles immobiles de tous ses amis. À bord de son grand requin albinos, elle allait traverser le monde. Elle n’éprouva pas de peur, mais un profond désespoir devant la souffrance des heures qui avançaient vers l’adieu au terme du voyage. Lui mourrait pour toujours, et elle naîtrait de nouveau dans un lieu inconnu.

II

Illustration de la section II
Bien des années auparavant, son père s’était acheté une montre à Séville. Il lui avait fallu économiser plusieurs mois sur sa maigre solde de soldat pour l’obtenir ; plus tard, elle lui fit comprendre que les heures étaient un piège mortel, que le temps était l’habit dans lequel se dessine le destin des personnes et que, pour tous, les heures avançaient inexorablement. Chaque fois qu’il contemplait sa merveilleuse montre, il avait l’impression d’étrenner une seconde de sa vie, un temps qui lui échappait sans qu’il puisse le retenir. Il se sentait mal à l’aise, prisonnier de ce mélange de misère et de temps. Sa jeunesse s’usait, et sa vie avec elle. Que pouvait-il faire ? Les perspectives de progrès social étaient alors rares ; seule une petite partie de la population de ce pays pouvait s’offrir le luxe d’un repas chaud quotidien. C’était l’après-guerre, et la faim de tant de personnes était aussi habituelle que le lever du jour. Il avait donc d’abord accepté de poursuivre la tradition militaire familiale. Trouver un moyen de subsister, quel qu’il fût, était une priorité. Pourtant, cette montre qu’il avait si souvent arborée avec fierté au poignet le week-end, en compagnie de ses camarades de l’école militaire, celle qui lui avait donné de l’importance auprès des jeunes filles et que, quelques mois plus tard, on lui volerait dans son casier, fut peut-être ce qui fit basculer sa vie à cent quatre-vingts degrés. Il pensait que le temps nous est volé par le Temps lui-même, sans que personne puisse le dénoncer ni l’arrêter. Cette montre allait marquer le destin des vingt années suivantes et éveilla en lui le courage de prendre la décision la plus importante de sa vie : abandonner sa solde d’officier à peine acquise, ses camarades, sa famille et son foyer andalou.  — Père, je veux partir. — Tu veux partir ? Où cela ? — En France. Deux amis et moi avons décidé de nous en aller. Ici, on gagne une misère, et l’on nous a dit qu’en France les choses étaient différentes. Je veux vérifier cette vérité que l’on raconte au sujet de la République. — Mon fils, tu n’iras nulle part ! Ici, tu as ton emploi, ta famille. N’as-tu donc pas obtenu ce que tu désirais ? Démonter des avions de combat, n’était-ce pas ce que tu voulais ? Tu as réussi à en vivre, et maintenant tu dis que tu t’en vas ? Que tu abandonnes tout ? Tu n’iras nulle part ! C’est moi qui le dis, je suis ton père, et que l’on n’en parle plus ! — Père, je pars. Ici, j’étouffe au milieu de tant de misère. On ne permet pas aux gens de penser, de connaître. Je veux savoir ce qu’il y a au-delà de cette pure vérité si fausse. Et je jure que je reviendrai ; un jour, même lointain, je reviendrai, et vous pourrez être fier de votre fils. Je jure que je le ferai.
Illustration de la section 4
Cette conversation fut pour lui un supplice. Jamais il n’avait désobéi à son père ; jamais auparavant il n’avait osé prendre une décision aussi capitale sans le consentement de cet homme de taille moyenne, aux traits durs, marqués par le froid de tant d’aurores. Pour son père, tout tournait autour de la famille. Existait-il donc autre chose pour laquelle lutter ? Ses sept enfants et une épouse docile constituaient tout son univers. Il ne pouvait accepter que le benjamin de la maison rompe avec les traditions. Que deviendrait-il ?  L’amertume se leva avec lui ce matin-là. Le vent secouait les feuilles de tabac suspendues dans le séchoir, près de la maison. Il perçut dans ces feuilles de tabac noir un doux parfum d’incertitude qui agitait le silence des premières lueurs du jour et annonçait le départ de son plus jeune fils. Dans ses pensées bouillonnait l’idée poignante, blessante, que son fils avait peut-être raison ; mais il ne pouvait l’admettre, et sa colère était imminente. À quelques mètres de sa fenêtre, il entendit rugir un moteur impossible à démarrer : un homme sans identité s’acharnait désespérément sur la camionnette avec laquelle il se rendait chaque jour au marché vendre ses légumes. Ce moteur à la gorge rouillée semblait lui exposer toutes les raisons pour lesquelles son fils voulait partir. Ici, il n’y a rien, sinon des supplications adressées au hasard pour parvenir, jour après jour, à faire démarrer le moteur de la survie. L’autorité du chef de famille était la seule arme dont il disposait pour se défendre contre ce monde aux arêtes tranchantes, aussi gris que les mille rayures de son costume du dimanche. Survivre et maintenir la famille unie était sa loi, la raison pour laquelle il était né ; pourtant, son fils partait à présent. Découvrir le monde, disait-il… Quel monde existe hors de cette jungle de moteurs inutilisables ? Son visage grave exprimait son rejet de l’aventure projetée par son fils ; au plus profond de lui-même, pourtant, il songeait qu’avec quarante ans de moins il aurait peut-être fait la même chose.

III

Illustration de la section III
Deux amis, une valise, la discipline apprise à l’école militaire et un dictionnaire. Voilà tout le bagage qu’il déroba à son pays. Derrière lui restaient les soirées autour de l’âtre, les conversations et les rires avec ses frères aînés, la bonté des quignons de pain et l’odeur du lait de chèvre que sa mère faisait bouillir le matin. Derrière lui restaient les jeunes filles qui souriaient et soupiraient devant le bleu de ses yeux, le bruit de l’eau des fontaines de Grenade et la musique des moteurs de tant d’avions dont il avait vu les entrailles. En arrière et en avant. Ses pensées se balançaient comme un lourd pendule sous le vertige de la conscience ; pourtant, jamais il n’eut peur, jamais il ne songea à renoncer. Sa vie commençait maintenant, et il lutterait pour obtenir tout ce à quoi il aspirait. Il lutterait pour la seule femme qu’il aimait véritablement depuis l’enfance, celle qu’il abandonnait aux caprices du destin, la seule femme pour laquelle il faisait tout cela. Pour elle, il reviendrait un jour au volant d’une voiture étincelante afin de l’emmener dans ce monde qu’il cherchait à découvrir pour elle.  Il ne voulut perdre aucun détail des villes que traversait le train. Il se sentait chaud comme le sang dans les veines d’un nouveau pays, rapide et insignifiant dans ce corps étranger où il pénétrait. Parfois, le sommeil avait raison de lui et il dormait quelques heures, assis sur la banquette de seconde classe qui lui brisait les os ; pourtant, il ne ressentait aucune fatigue. Lorsqu’il rouvrait les yeux, ses amis dormaient et, silencieux, il capturait dans ses rétines les gens, les maisons si différentes, les enseignes lumineuses. Il inaugura son dictionnaire dès la frontière franchie : il avait besoin de savoir encore et encore, de manger et de boire ce pays… Aussi ne cessait-il d’observer les annonces et de les traduire, l’une après l’autre. Tout avait de l’importance.  — S’il vous plaît, les billets… ! À quoi il répondit : — Les voilà, monsieur.  Ce furent ses premiers mots en français ! Pour le contrôleur, ce n’était qu’un geste de routine, et il ne remarqua sans doute même pas l’attente dans les yeux du jeune homme qui le regardait avec tant d’enthousiasme et de curiosité. Il conserva longtemps dans sa mémoire ces billets et ce visage fermé et, bien qu’il ne parlât jamais de ses premières impressions, il se souviendrait toujours de ces mots comme de la première phrase écrite du deuxième chapitre de sa vie.

IV

Paris le dévora cette nuit-là. Un morceau de fromage gras, du pain et de la charcuterie ornaient humblement la table de cette famille galicienne comme de délicieux mets du nouveau pays. Pedro, réfugié de la guerre civile et ami d’un certain Luis qui vivait à Grenade, avait déjà été prévenu que trois jeunes gens d’un peu plus de vingt ans arriveraient ce soir-là à Paris. Les deux autres avaient des connaissances sur place, mais celui qui venait de l’Académie de l’air partait à l’aventure. Luis l’avait instamment prié de l’accueillir à son arrivée : c’était un bon garçon, presque de la famille. Quelques années auparavant, Luis avait rencontré Pedro, cousin issu de germain de sa femme, en Galice et, par un de ces hasards de la vie, ils avaient noué une profonde amitié qui durerait encore de nombreuses années. C’est pourquoi Pedro accueillit ce soir-là chez lui le jeune homme de Grenade. Puisqu’il venait de la part de Luis, il était digne de confiance.  — Comment va mon bon ami Luis ? — Il est toujours là-bas. Je lui ai proposé de tenter l’aventure avec nous, mais cela n’a pas été possible. Vous savez, les affaires de famille, et avec deux petits au monde… — Bien sûr, et ma cousine Paquita que personne ne parvient à faire bouger, n’est-ce pas ? — Ma foi, qu’est-ce que j’en sais… que voulez-vous que je vous dise ? Dans leur intimité, je ne pose même pas de questions… — Écoute, mon garçon, si le travail ne te fait pas peur, tu t’en sortiras bien ici. Les Français ont leurs manières bien à eux, mais si tu adoptes leurs coutumes et t’accommodes de leurs usages, tu n’auras pas de problèmes et, sur bien des sujets, tu finiras par penser comme eux. La « Légalité » et la « Fraternité » sont des idées gravées dans le cœur de tout bon Français.  Pedro vivait à Paris depuis une décennie ; il avait échappé presque par hasard aux balles des nationalistes. Comme tant d’Espagnols, la guerre l’avait surpris dans la taverne de son village galicien, où les quatre amis se retrouvaient chaque soir pour épancher leur malaise et parler du mécontentement social et des tensions politiques qui progressaient à marche forcée. On pressentait les derniers soubresauts du Bienio Negro, qui étoufferaient à jamais la République et ensanglanteraient les innombrables rues d’Espagne.  Miguel écoutait avec une profonde peine et un grand trouble les raisons pour lesquelles cet homme avait quitté la Galice. Dans son cas, les choses étaient différentes : il ne fuyait le cri d’aucun coup de feu. Pourtant, la mort métallique décrite par son nouvel ami lui fit saigner les entrailles ; il ressentit la tristesse de cette famille et celle de tant d’autres familles anonymes dispersées à travers l’Europe. Il découvrait l’Espagne depuis ses coulisses.
Illustration de la section 7
Cette nuit-là, il s’effondra d’épuisement sur le lit. Il rêverait qu’il parlait déjà parfaitement français, que sa décision avait été juste et que ce pays lui révélerait peut-être la vérité d’une Espagne que personne ne lui avait montrée auparavant. Telles étaient ses pensées tandis qu’il s’endormait dans le parfum de savon de Marseille des doux draps blancs.

V

Sept années, deux patrons, puis une affaire personnelle florissante. Michel, puisque tel était désormais son nom, vivait au nord de Paris dans sa propre maison, parlait correctement français, portait des pardessus et des chapeaux à bord court, connaissait chaque recoin et chaque cercle du vieux Paris nocturne, et pensait comme les Français, ainsi que son ami Pedro le lui avait prédit. Les incertitudes des premières années et l’innocence du jeune homme aventureux et turbulent appartenaient au passé. Il se sentait victorieux. Tous les efforts et toutes les difficultés qu’il avait dû surmonter des années auparavant lui avaient appris à aimer le temps. Chaque minute de ces sept années avait compté dix fois plus ; le vertige des sensations, les émotions et tout ce qu’il découvrait jour après jour lui faisaient goûter pleinement sa condition d’émigré francisé. Pourtant, quelque chose bouillonnait dans son esprit. À contretemps, parmi ses pensées, se dessinait la silhouette de cette belle jeune fille aux yeux couleur de miel et aux cheveux dorés qu’il avait laissée des années auparavant sur les terres de Grenade. Qu’était-elle devenue ? Elle s’était sûrement mariée, pensait-il, mais quelque chose lui disait qu’il devait tenter de la revoir. Il retournerait bientôt à Grenade, comme il le faisait chaque année pendant les vacances, et cette fois il chercherait à le savoir. Elle avait maintenant vingt et un ans ; il ne l’avait pas vue depuis près de dix ans et se souvenait d’elle comme d’une enfant aux longues tresses, vêtue de robes brodées de petites fleurs.  — Mère, vous souvenez-vous de María, la fille de Don Ramón et de Doña Concha ? — Bien sûr, mon fils… — Où est-elle à présent ? J’aimerais la saluer, évoquer le bon vieux temps et prendre des nouvelles de son frère Ramón, qui était un bon ami, vous savez… — Bien sûr, bien sûr… son frère, un brave garçon ; il est maintenant prêtre à Guadix. Quel excellent jeune homme, oui…  Sa mère sourit légèrement, avec discrétion, tout en conservant l’attitude sobre et convenable d’une respectable dame. Elle connaissait pourtant bien son fils et percevait l’intérêt qu’il portait à cette jeune fille. D’une manière subtile, il lui demandait conseil pour se rapprocher de celle dont il était éperdument amoureux. Elle savait que Miguel, devenu un bel homme, aimait cette femme, la femme de ses rêves, et elle ne voyait pas d’un mauvais œil la possibilité de leur union.  Il la chercha dans son village. Il monta dans les Alpujarras rendre visite à une sœur de son père, surtout, comme si de rien n’était, pour saluer la famille…  Vêtu de son costume couleur cannelle et au volant d’une Citroën ID 19 rouge, il se gara sur la place du village. Il ne voulut pas demander après elle dès son arrivée : il n’était pas convenable de l’aborder sans autre forme de procès, pensait-il ; cela devait paraître « naturel », comme une rencontre fortuite… Nerveux, il pressentait qu’elle savait déjà qu’il était arrivé. Dans quelle maison vivait-elle désormais ? Il fut plus nerveux encore en apprenant qu’elle habitait toujours chez ses parents ; cette circonstance lui offrait l’occasion parfaite d’accomplir son dessein : il irait également saluer son ancien instituteur, le père de María.  — María, tu te souviens de Miguel ? Apporte donc à ce jeune homme quelques beignets et un verre d’eau-de-vie. Ah ! Quel temps c’était ! Miguel, quand les mathématiques ne voulaient pas entrer dans ta tête et que je te les y faisais entrer à coups de règle, n’est-ce pas, mon garçon ? — Bien sûr, bien sûr, Don Ramón, et je vous en suis très reconnaissant ! C’est grâce à vos efforts et à votre persévérance que j’ai appris les « mathématiques »…
Illustration de la section 9
Le pauvre Miguel transpirait en se souvenant de la règle que cet homme avait si souvent abattue sur ses mains. La liqueur d’anis lui brûlait la gorge tandis que son cœur bondissait, battant désespérément chaque fois que María lui offrait son merveilleux sourire. Elle était devenue une belle femme aux longs cheveux dorés et à la peau de nacre. Son corps élancé, proche de la perfection, lui aveuglait les yeux et l’esprit. Un léger tremblement de sa main trahit son amour. Elle continuait de sourire, assise autour de la table auprès de Doña María, femme au visage tout aussi beau qu’un instituteur fraîchement arrivé de Cordoue avait, des années auparavant, réussi à ravir au cœur des Alpujarras.  Don Ramón prolongea la visite.  — Reste dîner, Miguel, et raconte-nous ta vie à Paris. Que fais-tu là-bas ?  Miguel transpirait davantage encore : la main qui l’avait si souvent puni lorsqu’il était enfant l’invitait maintenant à rester dîner. Il accepta et remercia son hôte. Ce jour serait l’un des plus importants de sa vie. Soudain, tous les coups de règle reçus sur ses paumes se changèrent en coraux rouges, un trésor qui ne le quitterait plus jamais. María était sa passion, et cet homme lui souriait maintenant pour la première fois.

VI

Lilie naquit avec une apparence affreuse. Il était trois heures de l’après-midi, par une journée d’hiver parisienne. La petite avait d’immenses yeux noirs, la peau fripée et des cheveux de jais plus raides que l’alfa qui lui couvraient presque tout le visage. À tel point que la voisine de chambre de María, à l’hôpital, la regardait du coin de l’œil en chuchotant à son mari : — Comment est-il possible que cette enfant soit si laide ? Et pourtant la femme est belle !!! Laide et pleurnicheuse. Telle était la petite Lilie, semblable à un caneton noir tout juste sorti d’une coquille blanche en terre française.  Ses premières lumières furent grises. Elle aimait l’école et vivait mille aventures avec ses amis. Sans doute une affaire de gènes : les mathématiques ne lui entraient pas dans la tête. Malgré tous les efforts de sa mère, impossible d’y faire tenir les tables de multiplication. Elle adorait pourtant les contes. Les chansons de Joe Dassin, de Sheila et de Georges Moustaki la passionnaient. Ils étaient ses idoles. À travers leurs disques, elle s’imaginait vivre ces histoires tout en inventant de nouvelles situations. « Le Métèque » de Moustaki, « Mon village du bout du monde » de Joe Dassin, « Le Tam-Tam du vent » de Sheila… Elle adorait aussi les contes pour enfants. Chaque dimanche matin, son père la surprenait avec une histoire glissée entre les draps, face à sa fenêtre, celle qui laissait entrer la lumière du réverbère de son château imaginaire.  L’un de ces contes l’amena à donner vie au grand requin blanc toujours garé devant sa maison.  — Comment cela ? Cendrillon voyageait dans une citrouille tirée par quatre destriers ? Ce n’est pas vrai ! se répétait-elle. Ce qui arriva réellement, c’est que Cendrillon, qui était une petite Française, partit un jour avec sa sœur aînée se promener sur la Seine à bord d’un bateau-mouche. Elle y rencontra Pierre Antoine, qui épouserait plus tard sa sœur, et aperçut un grand poisson aux écailles argentées. Il leva la tête et regarda Cendrillon. (Qui, d’ailleurs, ne s’appelait pas Cendrillon, mais… hum… Claudine !) Le poisson la supplia de l’aider à sortir de la Seine, à trouver le chemin de la mer, et elle lui conseilla de suivre le courant. Peu après, reconnaissant, le poisson conclut un pacte avec la lune : il lui céderait une partie de sa vie si elle le transformait en un être terrestre rapide, car il désirait retrouver la petite fille qui lui avait sauvé la vie. La lune le changea alors en une majestueuse voiture blanche. Quelque temps plus tard, après avoir parcouru toutes les rues de Paris, la voiture se gara devant la maison de la fillette qui lui avait sauvé la vie. Elle le reconnut en contemplant ses grands yeux de lumière et de métal. Et ils vécurent heureux… Voilà la véritable histoire de Cendrillon !  Voilà tout ce qu’imaginait la petite Lilie, se délectant de ses histoires, si heureuse de savoir que ce requin blanc était son ami. Le grand poisson albinos qu’elle avait sauvé de la Seine.

VII

Illustration de la section VII
La pluie tombait avec violence sur un asphalte qui exhalait une forte odeur de carburant. Elle marchait sous la lumière des réverbères parisiens, éclaboussant les souvenirs d’une enfance heureuse dévorée par le temps et la mémoire. L’ombre de son corps sur ces trottoirs marquait une distance de quarante années ; pourtant, tous ces souvenirs et toutes ces expériences demeuraient intacts sous ses tempes. Qu’était devenue son amie juive, avec laquelle elle avait vécu tant d’aventures ? Soudain, une voiture lancée à vive allure la trempa de la tête aux pieds. Furieuse, elle leva les yeux sur l’avenue Kléber qu’elle parcourait : quel sauvage pouvait conduire ainsi, sans le moindre respect pour les passants sur les trottoirs ? Son visage se figea ; la surprise envahit ses traits mouillés par les projections de cette immense flaque, brutalement lancée sur elle avec la force de la nageoire caudale d’un gigantesque poisson océanique traversant les avenues. Ce n’était pas lui, mais il lui rappelait quelqu’un. Cette DS 25 « Requin » aux reflets métalliques, probablement conduite par quelque millionnaire capricieux, filait à grande vitesse, faisant honneur à sa vieillesse si parfaite, à son moteur qui rugissait avec l’élégance d’un dieu, à ses yeux lumineux et métalliques qui pivotaient à volonté, à cette suspension hydraulique qui l’élevait au-dessus du vent comme un condor noir. Ce n’était pas lui, mais son image éclata comme un immense cri sur son visage mouillé.  Le lendemain matin, elle se leva tôt et quitta l’Hôtel Étoile Trocadéro, rue Saint-Didier, avec la sensation de ne savoir ni ce qu’elle attendait ni ce qu’elle trouverait. Elle se dirigea vers la station de métro Boissière et poursuivit son chemin jusqu’à la station Hoche. Une fois dehors, sur le trottoir, elle sentit comme un aimant attirer ses pas vers le 25, rue Honoré-d’Estienne-d’Orves, à Pantin. Elle continua d’avancer jusqu’à sentir enfin qu’elle était parvenue à une destination aussi incertaine que surprenante. Après avoir payé une entrée de dix euros, elle pénétra dans l’enceinte où se trouvait le Centre international de l’automobile. Elle parcourut un long couloir avec la lenteur de ses quarante années d’attente. Elle s’arrêta devant la porte d’une immense salle à la moquette grise et aux murs métallisés. D’énormes phares, effilés comme le maquillage d’une femme des années soixante-dix, s’allumèrent et la regardèrent avec stupeur et une âme de graphite. Il était là, décorant l’existence d’un musée d’antiquités et de reliques, prison où sa condition d’animal de race l’avait relégué. Il était là, face à Lilie devenue femme. Elle s’avança et caressa doucement le dos neigeux du grand requin pacifique, dont les articulations s’étaient figées dans l’immobilité des années. Elle ouvrit la portière arrière et se glissa à l’intérieur, un sourire franc dessiné sur le visage. La portière se referma doucement, silencieusement, tandis que se levait le rideau de son enfance. Sur le siège avant se trouvait son père, coiffé d’un bonnet de laine à pompon vert. À ses côtés, une très belle femme aux cheveux dorés et doux comme la soie se retourna vers elle en souriant. Elle regarda par la vitre : là se trouvait le manège de chevaux de bois, celui qui avait si souvent bercé son vertige. Elle regarda devant elle et aperçut dans le rétroviseur un visage d’enfant : Lilie était là, avec l’innocence de ses jeunes années et ses yeux noirs si purs. Lilie était là, si triste, si muette, versant la larme qui imprégnerait la banquette arrière, la larme de l’exil, la larme des années qu’elle n’avait pas vécues dans le giron français de son grand requin blanc. Soudain, une chanson de Joe Dassin commença à jouer à la radio : *Mon village est loin, à l’autre bout du monde et ma maison n’est plus qu’une chanson comme la neige, mes rêves fondent buvons, mes frères, les vagabonds…* Son grand ami lui déchira le cœur. Il lui chantait que sa maison n’avait été qu’une chanson, une fragile chanson résonnant pendant près de quarante ans, tandis qu’il demeurait prisonnier de cette immortalité de musée, regrettant sa fillette et désirant parfois mourir sous le métal ferreux d’une grue ou par la décision de quelque magnat collectionneur de carrosseries… Sans hésiter, elle acheta cette voiture dès le lendemain. Drapée dans un manteau d’astrakan et coiffée d’un chapeau de velours noir, elle se déguisa en puissance et en ambition devant ces vendeurs sans scrupules qui applaudissaient leur profit. Un autre squale prendrait sa place…
Illustration de la section 12
Ils redevinrent des vagabonds dans les vieilles rues de Paris. Sa maison n’était désormais plus une chanson. Son père lui rendait le Temps qui avait si souvent marqué les heures sévillanes de sa jeunesse, un temps qui se mesurait à présent sous le capot dissimulant le cœur rugissant de la plus souveraine des automobiles conçues au XXe siècle. Jamais plus elle ne se sépara de son squale. Jamais plus l’exil ne briserait ses rêves…