Œuvre littéraire
Critique littéraire
Un livre-mandala
L’ouvrage comporte quatre parties placées sous le signe des matières cosmiques — terre, eau, air et feu, dans cet ordre —, chacune accueillant douze poèmes toujours pourvus des mêmes titres et distribués selon un ordre analogue. Le livre tourne ainsi sur lui-même et se déplace en ellipse : il possède des axes de rotation, dans ses poèmes, et de translation, dans les parties qui les structurent. Mais autour de quelle idée, ou de quelles idées, oscille et se meut cet orbital et planétaire Destierro en cuatro ángulos ? Le temps et la désintégration de tout ce qui vit, la vanité des passions, la condition d’exil de l’être humain, la tentation de la violence et l’incapacité radicale à jouir comptent parmi ses thèmes récurrents. Les axes autour desquels tourne cette grande pomme du monde transfigurée en livre ne sont pourtant autres que le Néant et son masque — contingent, banal — dans la Vie. Nous sommes donc devant un texte initiatique : ce qui se voit et se lit est le symbole de l’invisible, sa forme transitoire. Il est rare de rencontrer un tel premier livre. Son autrice, Belén Juárez, est née à Paris en 1965 et vit à Grenade. Peintre et traductrice du français, remarquable et sélective, elle avance au rythme de l’esprit de cette culture, qui consiste à établir un ordre — esthétique, vital, mental — au sein de la dispersion et, en définitive, à articuler le visible dans le métaphysique.
Un tel livre — disons-le : mandalique, statique et cinétique à la fois — offre le kaléidoscope de deux lectures distinctes : diachronique ou verticale, de la première à la quatrième partie, et synchronique ou horizontale, chaque poème dans ses quatre temps. J’ose recommander cette dernière, plus éclairante. Elle permet de percevoir non seulement la gradation d’une même idée directrice à travers quatre tonalités différentes, mais aussi la sphéricité extérieure de l’œuvre, son unité d’ensemble et son extraordinaire densité. Chaque poème, inséré dans chacune des quatre sections, agit comme l’encoche qui assemble une roue à une autre et dont le mouvement entraîne les restantes, dans cette machinerie à la fois terrestre et céleste. Les mêmes syntagmes — « sandalias del pescador », « trono de la poca vergüenza », « morder los antebrazos », « cuerpos hermosos y no tan hermosos » — changent de position d’un poème à l’autre de même titre, selon un mouvement imperceptible mais réel, semblable à celui d’étoiles de magnitude comparable dans un ciel nocturne. Il existe donc un temps mental au sein d’un ordre chronologique : une préhistoire sismique correspondant au passage de la larve à l’homo erectus ; une ère des mythes antérieure à l’établissement de la Loi ; l’époque de la raison et de la conscience du passage du temps ; enfin une période terminale de dissolution du moi et d’abandon devant ce sphinx du Néant dissimulé par le hasard.
Le style est cryptique, la syntaxe abrupte, le ton rituel et la composition chorale ; la métaphore est absorbante, brillante, sèche, brusque, obsessionnelle. Elle n’est pas seulement la configuration du mythe essentiel et la fragmentation du symbole global de l’existence : elle devient la norme même du langage, l’unique voie permettant de dévoiler le sens caché de la vie. Cette conception de la métaphore possède ainsi quelque chose du « buisson ardent ». Elle exige son propre espace expressif : transitions rapides, omission des prédicats, fusion des première et troisième personnes, adjectivation réduite et adverbialisation minimale. Le langage se fait substantif, se minéralise. Tous ses éléments s’ordonnent et s’aimantent vers cette métaphore ancestrale, substitut du Néant, toujours en relation avec l’être : l’Exil. L’exil comme destin et comme nature. Nous sommes des dieux, nous l’avons été et nous le redeviendrons lorsque nous mourrons.
Livre clos, originel, cyclique, silencieux, hors du temps. Tourné vers l’avenir. Initiatique. Prophétique par ce qu’il contient de divination et, simultanément, élégiaque par la profonde lamentation qui sous-tend sa belle et sévère impassibilité. Il gravite, lévite, enveloppe, envahit et séquestre. Les quatre angles du temps, les quatre coins de l’univers assistant à leur propre destruction et à leur mort. Une entropie qui délimite leurs confins.