Œuvre littéraire
La violence de cette nuit-là me pénétra jusqu’aux os ; l’ironie de l’impossible, portée par le parfum de la fumée des cigarettes douces, s’infiltra dans mon présent et me laissa bouleversé. Je regardais, je regardais, et je ne voyais que la cadence qui émanait de ce trou : de petites tables rondes parsemées de chapeaux, des regards à la Chanel qui allaient et venaient au galop sur des notes de musique dansantes ; des gabardines silencieuses suspendues à des portemanteaux à trois pieds exhalaient la buée de leurs propriétaires assoupis, tandis que ceux-ci, cramponnés à des coupes de champagne français, s’aventuraient au-delà de la scène.

Et j’étais là, jouant de la trompette, tentant d’éclaircir l’esprit de jeunes filles de plus de quarante ans qui, jouant aux adultes, riaient de l’histoire absurde de leurs accompagnateurs : des religieuses au goût de cannelle, voilà, d’innocentes religieuses chaussées de talons aiguilles, dont la seule aspiration était de parvenir à inhaler avec élégance la fumée de leurs cigarettes.
Et j’étais là, fidèle serviteur de cette faune incohérente et bohème, romantique et artiste comme l’était la vie nocturne du Paris des années soixante. Cette nuit-là, comme chaque soir après ma prestation, je pris un dernier verre au comptoir, rangeai ma trompette dans l’arrière-salle puis, après avoir pris mon chapeau et mon pardessus, rentrai à pied par les rues mélodiques que renferme la ville de la Seine. Je ne sus pas rentrer chez moi. Des images d’une autre enfance et le vieux son d’un accordéon désaccordé m’indiquèrent le chemin du souvenir : oui, des souvenirs déraisonnables qui transformèrent des instants aussi ordinaires que simples de ma vie. Mon chapeau s’envola, presque avec mépris pour mon crâne chauve, et vint se poser sur le dos humide d’une barque peinte en vert et grenat qui frottait doucement contre l’un des murs durs et glacés de la Seine. Je me traînai sur les pavés mouillés pour tenter d’atteindre mon ridicule chapeau lorsque ce dos humide palpita ; je sentis alors tout mon corps se couvrir de poils hérissés. Cette barque ne bougeait pas joyeusement au rythme des vagues tièdes de la Seine, mais avec un corps de femme, avec sérénité et patience. Ma cigarette roula, m’obligeant à la suivre du regard jusqu’à ce qu’elle s’arrête juste sur l’inscription presque illisible de la proue. Je fus saisi une seconde fois lorsque je pus lire le nom de Sandrine et me rappelai les mois heureux passés auprès d’elle au numéro 23 de la rue Lapin Pierot. Je réussis à récupérer mon chapeau, entièrement trempé et décoloré, puis courus aussi vite que je le pus, tandis que, depuis sa tombe, elle me répétait que tout cela n’était qu’une absurde coïncidence. Je ne rentrai pas chez moi cette nuit-là. Livré aux bras de la pluie, je tombai au pied d’un réverbère à la lumière faible et sombrai aussitôt dans un sommeil apaisant.
II
Le lendemain, après avoir oublié ce qui s’était passé, je retournai dans l’atmosphère décadente de mon lieu de travail. Serrant ma trompette contre moi, je me mêlai aux regards de ces grandes filles torturées par les années et les talons hauts, sans remarquer qu’une femme, chaleureuse et belle, était assise face à moi, une cigarette blonde écrasée et mouillée entre les doigts.