Œuvre littéraire
ENTRETIEN AVEC JUAN CARLOS SUÑÉN
Ficciones, Revista de Letras. 2e époque. nº 2. Été/Automne 1997. p. 58-63•Été/Automne 1997•Madrid•Par Belén Juárez

Onze heures du matin. Nous sommes au Círculo de Bellas Artes de Madrid, où Juan Carlos Suñén, auteur de nombreux livres et lauréat de tout autant de prix nationaux, me reçoit.

F. : Vous publiez votre premier livre, PARA NUNCA SER VISTOS, en 1988. Quel est le propos de cette première publication ?
—J’écrivais depuis longtemps et PARA NUNCA SER VISTOS est le premier livre que j’ai senti pouvoir publier. À ce moment-là, il m’importait beaucoup de ne pas faire ce qui se faisait dans le pays ; je n’aimais ni le vénétianisme ni la poésie réaliste qui commençait à s’affirmer avec la Poesía de la Experiencia. Je cherchais autre chose, je le cherchais chez mes classiques, de saint Jean de la Croix à Paul Celan ; PARA NUNCA SER VISTOS est un livre plus essentialiste que les précédents, dans lequel je suis probablement un écrivain encore incertain et où mon approche est plus intellectuelle qu’elle ne l’est aujourd’hui.
F. : Vous écriviez auparavant d’autres choses...
—Oui, j’écrivais toutes ces choses que nous écrivons lorsque nous sommes plus jeunes, mais elles ne finissaient pas de me convaincre. Quand on est jeune, on tend à avoir des obsessions d’ordre intellectuel ; elles deviennent ensuite des obsessions réelles, ce dont je parlerais déjà dans les derniers livres, où j’aborde le temps, ma conception de la poésie, mes désirs à propos de la Vie ; des idées et des perceptions qui me préoccupent davantage intellectuellement qu’expérimentalement.

F. : Dans le livre suivant, UN ÁNGEL MENOS, les conditions de la vie et l’Être de la Vie se rejoignent davantage ; on y trouve des concepts bibliques. Pourquoi ce passage par des tonalités prophétiques pour parler de la Vie ?
—Le langage prophétique m’intéressait parce qu’il m’obligeait à trouver des choses différentes, mais surtout parce que, même si je crois ne pas en avoir eu encore conscience, je commençais déjà à écrire avec ce qui serait mon écriture propre, qui au fond est ma vie elle-même. À ce moment-là, je crois que j’avais au moins une direction et quelques idées claires sur la Vie, ces silences énumérés dans le livre, où se rassemble tout ce à quoi la Vie ne répond pas, tout ce que chacun doit se répondre seul. C’est un livre de départ, d’initiation à la vie, pour le dire d’une façon peu heureuse mais exacte.
F. : Vous appuyez-vous sur un écrivain antérieur pour ces silences ?
—Non, il n’y a aucun lien avec la Poesía del Silencio. Ce n’est pas un silence adopté sous l’influence de la littérature, c’est le silence du langage, un silence qui se produit parce que le langage lui-même est incapable de définir certaines choses ; c’est précisément là que surgit la Poésie, lorsque les mots doivent révéler ces silences et montrer au lecteur où ils se trouvent.
F. : En 1991 paraît POR FORTUNAS PEORES. L’auteur y décrit-il une expérience personnelle, avec les deux livres précédents qui forment une trilogie ?
—Oui, ma vie est là aussi. Il y a peut-être davantage de réalité, en ce sens qu’il y a plus de passé que dans les autres livres, un passé plus assimilé, plus fataliste, même si le livre demeure optimiste. C’est un livre dans lequel je commence à demander des comptes au monde ; je ne lui dis pas seulement ce qui est à moi, je l’interroge aussi sur ce qui est à lui. Je commence également à penser davantage au lecteur comme à celui qui complète ou achève le poème. Je m’intéresse plus au mélange des genres littéraires, ou plutôt à la possibilité de ne me limiter à aucun genre : on entre et sort de la prose, on entre et sort de la poésie, je crois sans trop de difficultés, sans que l’on remarque que ce passage s’opère. Cela m’intéressait formellement et continue de m’intéresser aujourd’hui.

Juan Carlos Suñén, Madrid, 1997
F. : Vous me dites que le lecteur est celui qui achève le poème. Est-ce peut-être un trait de la Poesía de la Experiencia ? Existe-t-il un lien avec votre œuvre ?
—Je dois m’inscrire en faux contre cette idée : dans la Poesía de la Experiencia, le lecteur n’achève rien. Il reçoit un bloc de sens unidirectionnel dont il ne peut garder, après avoir lu le poème, qu’un petit résumé. Cela tient précisément à la définition que la Poesía de la Experiencia donne d’elle-même : une prose qui aurait fait de la gymnastique. Elle semble ne pas accepter d’essence propre ; selon ses poètes, la poésie serait un voile ou un embellissement de la prose. Je crois qu’elle élimine la part d’ambiguïté que doit avoir la poésie, le fait que le mot s’emploie avec beaucoup plus de valeurs que sa seule valeur conceptuelle, et le langage avec bien plus de sens qu’un simple sens syntaxique habituel. C’est là, selon moi, que commence la poésie ; mais c’est là qu’elle s’achève du point de vue de la Poesía de la Experiencia. Quand on laisse le poème ouvert, l’intervention du lecteur devient plus importante.
F. : À propos de LA PRISA, paru chez Cátedra en 1994, on a dit qu’il constituait l’une des expériences les plus riches de la poésie espagnole récente, où se rejoignent les voies de la lecture, la recherche sur le langage et l’analyse de la réalité. Comment J. C. Suñén analyse-t-il la Réalité dans ce livre ? Marque-t-il une rupture avec les précédents ?
—Il apparaît comme une synthèse des différentes directions dans lesquelles j’avais cherché, avec la même obsession de rendre compte de la Vie. Dans ce livre, je me propose de parler de ma génération, ou mieux encore de la frustration de ma génération, qui eut l’horizon à portée de main et à qui il fut arraché ; je parle au sens politique. Mais au moment même de commencer à écrire un poème de façon consciente, c’est au fond l’expérience de tout être humain, à n’importe quel moment de sa vie, quelle que soit l’époque qui lui échoit. C’est un livre où la Réalité entre sous la forme du langage quotidien et où, derrière les scènes ordinaires, surgit le sens transcendant que je souhaite transmettre au lecteur : cette sensation de solidarité ou de consolation que l’on éprouve en lisant certains auteurs.

Juan Carlos Suñén et Belén Juárez au
Círculo de Bellas Artes de Madrid. 1997

F. : Y a-t-il un jeu avec le Temps ?
—Il y a toujours un jeu avec le Temps, parce que nous sommes le passé ; lorsque nous pensons à notre propre vie, nous pensons au passé. La Vie se déroule dans le passé, mais nous ne le voyons pas toujours de la même façon : selon notre propre évolution, nous organisons le passé de manières différentes ; c’est le cœur qui organise notre passé, non la mémoire.
F. : Y a-t-il dans ce livre une histoire du langage ?
—Moins que dans le précédent. Il y a une histoire du langage surtout dans certaines scènes du premier livre, PARA NUNCA SER VISTOS, où l’on parvient à éluder, de manière très voilée, ce qui était alors les exercices de langage ; mais cela est là. Et dans POR FORTUNAS PEORES, il existe un croisement constant entre la figure féminine et le langage : parfois, on ne sait pas exactement de quoi il est question. En tout cas, j’ai toujours eu le sentiment que rien de ce qui nous arrive ne nous arrive si cela ne passe pas par le langage. Le langage est la mesure du Réel.
¿Va la fuente a la sed, la tumba al muerto?, No,
pero yo (me consuelo) he de llevar la casa al [visitante.
Y he de sacar la puerta de sus goznes,
depositarla alerta al pie de su deseo.
Yo he de llevar la lengua a la palabra.
Del libro: POR FORTUNAS PEORES

F. : J. C. Suñén porte-t-il son regard en arrière dans le temps avec EL HOMBRO IZQUIERDO ?
—Oui, du moins le protagoniste du livre, qui pourrait être le même personnage que celui qui, dans LA PRISA, conclut la dernière page en fermant la porte de sa maison et en y entrant. Ce même personnage pourrait analyser les mêmes choses, lui-même également, mais d’un autre point de vue. Il m’était difficile de me défaire du thème de LA PRISA ; je voulais écrire un livre qui ne soit pas LA PRISA-II et j’étais très conscient d’avoir besoin d’un lieu depuis lequel regarder la même chose. Ce lieu est apparu dans la Nature. C’est un livre où la Nature est très présente, où le discours est très proche du sol, mais cette Nature n’a pas de message particulier à donner à l’homme : c’est le sentiment d’un
personnage qui s’est perdu à un moment donné et qui se retrouve dans la Nature.
Allí los corazones
claman sin descubrirse. El sufrimiento dicta
sin vergüenza su precio. Le susurra
su confidencia el hombre
al lobo. La costumbre
se ciñe a ese rencor. La casa firme,
dura más que el presente, se remonta
a una fragancia pequeña.
Cuando había un sombrero
en la repisa de los sombreros.
Del libro EL HOMBRO IZQUIERDO
F. : Ce serait comme chercher le « Présent éternel »...
—Je nomme le Présent éternel dans le premier livre ; c’est une idée de concepts, où l’Être et l’Être-là coïncident. Ce sont les instants que poursuit EL HOMBRO IZQUIERDO et qui organisent la succession du livre.
F. : Le silence existe-t-il dans vos vers ?
—Oui, parfois davantage et parfois moins ; c’est comme la musique : on peut faire une pause et atteindre, par ce silence, l’auditeur ou la séquence suivante. Mais on peut aussi laisser quelques instruments résonner rythmiquement pour introduire ensuite, par une variation minime, l’épisode suivant. Je m’efforce de donner à mes poèmes une structure musicale et, en ce sens, le silence est indispensable.
F. : Le lecteur peut-il introduire sa propre vie dans ces livres ?
—C’est l’intention. L’expérience qui pousse le poète à écrire est en même temps celle qu’il transmet au lecteur, mais il ne peut pas la lui transmettre en la lui disant : c’est ce que feraient, selon moi, les poètes de l’Expérience à travers un personnage interposé ou un autre, ou au moyen d’un corrélat objectif. Je pense qu’on ne peut pas la dire ; on peut en revanche placer le lecteur dans la situation de la vivre. Peut-être ne sera-t-elle pas exactement la même pour lui, mais ce n’est pas important ; ce qui importe, c’est qu’elle soit une expérience dans la même direction ou la même intuition que celle du poète au moment de l’écriture. En tout cas, l’essentiel est que le poème devienne expérience.
F. : « Un seul plaisir : l’Intelligence » (Guillermo Carnero). L’intelligence est-elle un plaisir pour J. C. Suñén ?
—Elle l’est si elle ne fait pas mal. Si elle fait mal, c’est de la vanité. Cette phrase était citée par Clara Janés dans une critique de mon premier livre, et elle est juste parce que la poésie doit être cela : de l’intelligence, en tant qu’imagination au service de la vérité ; mais aussi du plaisir, en tant qu’incitation à marcher hors du chemin, autrement dit : de la séduction. Il ne s’agit pas, comme vous le voyez, d’être cultivé, bien que cela compte, mais de savoir douter, d’être critique.
F. : En 1991, comme critique littéraire à El País, trouvez-vous quelque difficulté à être à la fois poète et critique, c’est-à-dire à créer et à critiquer l’œuvre déjà créée ?
—Non. Enfin, pas en dehors de la mesquinerie habituelle du milieu. Eliot disait que le poète qui pratique la critique court le risque de se laisser distraire par des problèmes qui ne troublent pas ses collègues moins inquiets. Je cite de mémoire, mais je me souviens d’une certaine ironie... Et je suppose bien sûr que nous parlons de critique écrite, car un poète qui ne serait pas critique est, me semble-t-il, inconcevable. En tout cas, on peut laisser le critique en position de rature pendant l’écriture du poème et attendre qu’il apparaisse une fois celui-ci écrit, pour qu’il lise sans passion et décide si ce qui est fait vaut quelque chose ou s’il faut poursuivre, et jusqu’où il doit laisser le poète le devancer. D’autre part, les critiques de poésie sont souvent eux-mêmes poètes. C’est une question de langage : comment parler d’un véritable poème sans posséder un langage capable de se mesurer à lui ? Et si l’on possède ce langage, comment y résister ? Voilà pourquoi les critiques tendent à privilégier le poème facile, celui dont ils peuvent parler.

F. : UN HOMBRE NO DEBE SER RECORDADO marque un changement radical par rapport aux trois premiers livres. Pourquoi la poésie comme conscience indomptable ?
—C’est cela ou rien. Je ne peux pas écrire des poèmes en pensant à ce que l’on lit à l’université — un commerce qui se cache derrière une « poétique », soit dit en passant. Mais ce livre est en réalité un livret, comme un livret d’opéra ; il possède une volonté narrative et une progression dramatique pensées pour sa mise en scène. En l’écrivant, c’était le discours qui suivait le plan, non l’inverse. C’est pourquoi il demeure un livre solitaire parmi mes livres. Je ne le renie pas, ce n’est pas cela, mais c’est autre chose. En tout cas, oui, mon mépris pour certaines attitudes du pouvoir et du non-pouvoir y passait au premier plan...
ELLA (y VI) Mors omnia solvit
Sintió en el pecho el esmerado filo
seco y hondo. Miró la empuñadura:
elogió vagamente
la sobria habilidad del artesano...
Luego cerró los ojos
presintiendo
a una última mujer.
Y, para siempre,
soñó que se caía de un caballo.
Del libro UN HOMBRE NO DEBE SER RECORDADO
F. : Dans PARA NUNCA SER VISTOS, vous décrivez le temps d’un âge, le temps d’un amour acheté, la reconstruction d’un temps passé et la conclusion du temps vécu. Est-ce du dépit de vivre dans un « présent éternel » ?
—Du dépit ? Du malaise, peut-être, mais un malaise joyeux. Notre vie se déroule dans le passé et nos rêves dans l’avenir, mais la conscience est du présent, elle est présente, et le présent est le seul espace de liberté que je connaisse.
F. : La Mort, comme terme d’un temps, hante-t-elle PARA NUNCA SER VISTOS ?
—Elle hante tous mes livres, mais non comme terme, plutôt comme un élément de ce présent. C’est la jeune mort, la mort moderne, qui n’est plus un point final, un lieu de l’avenir auquel ancrer la construction d’une vie, mais une présence actuelle que nous risquons de dévaloriser si nous ne nous préoccupons pas d’avoir une éthique du présent. Ce changement de statut de la mort rend caducs tous les arguments traditionnels et laisse la vie sans argument. Nous ne vivons plus pour la mort, mais avec elle ; cela ne me semble pas mauvais, je ne regrette pas l’autre état de choses. Vivre ainsi exige une autre responsabilité et une autre liberté, voilà tout ; et il n’est pas mauvais de se rappeler comment était le monde lorsqu’il avait un argument, parce que cet argument fut toujours au service d’une cause intéressée.
V
Pues el orden del viaje es descendente
(como en el texto de Orígenes)
no alargues la intención:
En el diestro costado
dispuesto, no lo olvides,
muestra a los aduaneros del aire tu viático.
Acepta el desafío de un undécimo mandamiento
¡Sobrevolad las fiestas!
...............................................
Recibido el bautismo de la luz encamina
tu discurso al prodigio de la profundidad.
del Libro PARA NUNCA SER VISTOS
F. : Un ange vous guide-t-il lorsque vous prophétisez en vers ?
—J’appelle « ange » tout ce qui dépasse notre capacité de compréhension, mais qui n’en demeure pas moins dans les choses. Mes anges sont matériels. Quant à mes prophéties, elles se font depuis la fatalité et concernent une première personne ; elles ne procèdent d’aucune foi. Ainsi, si un ange me guide, ce doit être l’ange de l’embrouillamini.
F. : Vos derniers travaux...
—Je m’intéresse aux enfants ; je ne sais pas, je n’ai encore rien de clair. Je ne souhaite évidemment pas écrire « pour » les enfants, mais peut-être à leur sujet, bien que je n’aie encore rien à quoi me raccrocher... J’aimerais aussi achever un livre d’essais avec lequel je me bats depuis quelques années. Nous verrons bien.
Poemas del libro La Prisa, Cátedra, 1994
Teníamos la prisa de las navajas
Doblábamos la manta en que dormían
nuestros muertos y alzábamos el vaso
en honor de algún sol moderno y limpio.
Teníamos el orgullo,
la salud y el regalo de la pobreza,
las señales y el tiempo de las señales,
la ignorancia y el brazo de la ignorancia,
el pan,
y la buena suerte.
Teníamos la prisa de las navajas. Eso,
y una escasa experiencia de lo fría
Entre la sucesión y la revuelta
Así podría
descansar todo aquí, ser que no guarde
memoria de esta noche (sin embargo, sumada
a la futura cuenta
de su futuro muerto, recibida
en el miembro amputado
la moneda del yo) sino esa débil
mala conciencia con que cierra, como
el que cierra prudente su navaja,
el hombre que nos queda,
la puerta tras de sí,
sin desengaño.

Illustration pour l’entretien

Dédicaces de livres de J. C. Suñén à B. Juárez.