
1998
Revista Ficciones
Número 4

CONCHA GARCÍA
CUÁNTAS LLAVES
Editorial Icaria. Poesía. Barcelona. 1998. Prólogo M. Vázquez Montalván
S'asseoir pour découvrir un rituel hermétique, silencieux, cohérent avec l'existence même, qui met à nu tous les extrêmes du désordre de ce que l'on est et de ce que l'on vit. CUÁNTAS LLAVES, combien de clefs ouvriraient l'espace cubique d'un livre qui déplore, dès le début, tout le monde qu'un personnage protagoniste de son présent est incapable de voir. Pourtant, l'autrice est réelle dans son regard, maîtresse de toutes les clefs qui, depuis le quotidien, nous laissent accéder aux sensations imperceptibles et pourtant si évidentes de tout homme ou de toute femme. Depuis cette réalité, tout ce qui tient dans une poche ou entre les yeux devient éloquent. Mais atteindre cette position initiale, depuis une solitude incertaine, depuis une situation de courage, peut parfois nous échapper ; c'est alors la poète qui guide nos mains fermées et les remplit de clefs, de choses tangibles, d'habitudes. Ce livre contient le balancement et la maîtrise des mots, mots que l'on ne peut parfois découvrir, dans la surprise, qu'à travers l'encre de l'écrivaine : souvenirs d'un futur mal calculé, négation d'un présent immobile au profit de la tentative de prolonger ce présent, ou incertitude d'un passé qui ne l'est pas du point de vue du langage. On vit dans ce livre ; on en commence la lecture avec un goût en bouche que l'on n'a pas demandé, puis, à mesure qu'il avance, le futur s'empare de notre temps parmi les instants du quotidien.En effet, un futur fragmenté et mal calculé par le lecteur, qui se sent contraint par sa propre expérience de posséder chacune des lignes ici écrites.Le silence se déploie depuis une musique intérieure et nous oblige à réfléchir par la poésie, par les mots, par l'harmonie de lettres parfaitement équilibrées : En la vida de cualquierano hay nada más perversoque un amor imposible. Sirve olercualquier ángulo de la sábanapara tener certezas de segundo orden. Depuis ce drap, à propos du quotidien, on regarde le plafond ou la fenêtre, et cela ne sera pas l'essentiel, car les éléments de la vie ne sont que des instruments au service du temps de la femme intérieure qui vit de l'autre côté de Concha. Cet itinéraire singulier commence par une situation qui pourrait être celle de n'importe qui : Hubo suerte al dejar el cochesituándolo junto al hotel. Mi rostrohabía cambiado en esas horas.Te distraje en el aparcamientoy vi a dios un rato, desconectéla radio y me puse la ropade los días helados. Te amabamientras perdía las llaves . ... Elle révèle également un présent, ou un passé, déjà évoqué comme prolongé : ... Bendije mi pasadopor haberme ocultado tantoquebranto del alma, sospechéque tu silencio provenía de un amorlejano, y me acerqué a tu lado. ... Et elle nous conduit finalement, à la fin du poème, vers ce futur, ou ce présent, qui s'impose à nous depuis les jours : ...Yo y mi cuerpo. Este cuerpoque debe sentarse reclinadopara que los delirios sean reales....Me crecen facultades extrañascomo si fuesen antiguas, las reconozcoen mi manera de estarde concederle a la noche días aparte. Antonio Ortega écrit dans LA PRUEBA DEL NUEVE (anthologie) : « Lorsque le lecteur entre dans l'un des livres de Concha, il perçoit presque aussitôt deux choses : la souveraineté du sujet lyrique (mon personnage littéraire est une femme et le langage qu'il transmet est le langage d'une autre femme) et la singularité de sa construction personnelle de la parole qui le soutient. »Comme dirait Oscar Wilde : La vida moral del hombre forma parte del tema del artista, pero la moralidad del arte consiste en el perfecto uso de un medio imperfecto. C'est à lui que je m'en remets, et pour le moment à lui seul, lorsqu'il nous dit depuis les pages jaunies d'un livre presque oublié que —Los que encuentran bellas intenciones en las cosas bellas son los cultos. A ellos les queda la esperanza—Il reste à Concha l'espérance, mais pas seulement le beau : elle fait de l'usage du langage une morale, dont découle la perfection de son emploi. De ce livre, combien de clefs serons-nous capables de découvrir ? Jusqu'où ira notre capacité à parvenir ? ... Debo regresar a las sábanaspagaremos mañana. Ven.....Iremos.

JESÚS URCELOY
EL LIBRO DE LOS SALMOS
Devenir, 1998
…Concibo la poesía como el mayor acto de libertad…J. Urceloy Premier livre publié de ce jeune auteur, il mérite, dès ses débuts, toute notre attention. Divisé en trois livres eux-mêmes organisés par années, il rassemble des poèmes de 1985 à 1998. Il retient l'attention de la critique par l'originalité de son ton : un psaume d'expériences qui échappent aux mains et parviennent à l'oreille en tentant d'affronter l'inexistence du quotidien. Il ouvre ses textes d'une manière surprenante, avec une force inquiétante extraordinaire : Yo, ego, pecadorde una nueva forma de blasfemia... Tout au long de ses textes, il tente et parvient à toucher l'évident et ce que l'on ne remarque pas habituellement : trois psaumes mineurs portés par les lignes d'un boléro, qui achèvent son premier espace pour se poursuivre, dans un second temps, sur le ton du vécu. ...Lo peor es tu amor por esa chica que hoy comparte mi cama,y la frialdad con que escribe tu nombreen su libreta azul de los festivos. Il décrit enfin une ligne de rythme entièrement concave, faite de chutes et de montées qui vont jusqu'à provoquer le vertige des idées. Elle s'entrelace à de brefs souvenirs, peut-être à la crainte d'aller de l'avant, mais avec toute la lucidité d'un poète remarquable à découvrir. ...alzo esta capa y brindo por vosotros,y doy gracias al cielo la virtudde haberos conocido y la desgraciade no ser peor poeta o mercader. Ainsi, c'est la force poétique qui ressort le plus de ses lignes. Peut-être appartient-il à notre prochaine génération de rythmes nouveaux, qui entre déjà dans le nouveau millénaire. Comme il le dit lui-même : peu m'importe comment un poème a été écrit, s'il me parle. S'il parle. S'il communique. S'il est honnête, en somme. Mais je n'admets pas l'ignorance, l'absence de rigueur, la décadence, comme disait Twain, dans l'art de mentir. Et cela se remarque. Toujours. La poésie est.

JOSÉ SARAMAGO
TODOS LOS NOMBRES
Alfaguara, 1998. Traducción Pilar del Rio
L'écrivain écrit un livre, mais ce livre n'est pas achevé tant que le lecteur ne l'a pas parfaitement compris.Pilar del Río. L'auteur nous surprend à nouveau, après plus de dix livres publiés dans une brillante trajectoire commencée publiquement avec EL AÑO DE LA MUERTE DE RICARDO REIS. Et il nous surprend car il ne s'agit pas d'un simple roman de divertissement routinier, exercice facile de nos jours et parfois d'une vulgaire audace chez bien des auteurs que je ne souhaite même pas nommer.L'ouvrage entend mettre en évidence l'importance du langage, le caractère essentiel de la parole comme origine de la ressource la plus élémentaire de l'être humain. Je ne m'intéresse pas seulement à son usage juste : sa tendance à dénoncer la violation sociale, fait presque parallèle à la condition humaine elle-même, se manifeste d'une manière singulière dans ce livre. Un monsieur, Don José, qui raconte sa quête anxieuse d'une femme inconnue, n'est que l'énigme et le véhicule narratif de l'exploitation pyramidale de la structure sociale dans laquelle nous sommes plongés. Et c'est là l'essentiel de ce livre : l'engagement de l'auteur envers les classes sociales les plus exploitées, qui ne sont pas les moins cultivées. Un simple employé, d'une conduite irréprochable et efficace dans son travail quotidien, n'est rien de plus qu'une valeur ajoutée pour la société qui produit et consomme. N'y a-t-il donc rien d'autre ? Même la clémence qui épargne au chef de la Conservaduría un châtiment est une insulte. L'auteur nous parle de tout cela, et, bien sûr, pas nécessairement avec des mots écrits.

RAMÓN MAYRATA
RAMÓN MAYRATA, UN ESCRITOR VIBRANTE
SIN PUERTAS (Pre-textos, 1996) / EL SILLÓN MALVA (Planeta, 1995)
Poésie :Ses premiers poèmes paraissent dans l'anthologie ESPEJO DEL AMOR Y DE LA MUERTE (1971), aux côtés d'auteurs tels que Javier Lostalé, Eduardo Calvo, Luis Alberto de Cuenca et Luis Antonio de Villena. Sélection et prologue d'Antonio Prieto. Préface de Vicente Aleixandre.Il publie ensuite ESTÉTICA DE LA SERPIENTE, 1972 ; UNA DUDA DE ALICIA, 1990 ; SIN PUERTAS, 1996. Essai :POR ARTE DE MAGIA, 1982. EL OJO DE LA ARBITRARIEDAD, 1986. LA SANGRE DEL TURCO, 1990. Théâtre :LA VÍA LÁCTEA, créé en 1993. Récit :Récits : SI ME ESCUCHAS ESTA NOCHE, 1991. Roman : EL IMPERIO DESIERTO, 1992. EL SILLÓN MALVA, 1994. ALI BEY, EL ABASSI, 1995. Si, en quelque moment magique, nous ouvrions les portes de la réalité du langage, du monde imaginaire des sensations, ou de la dénonciation portée par un auteur engagé auprès d'autres cultures, nous rencontrerions peut-être Ramón Mayrata. Il ne faut pas oublier qu'un auteur qui montre une nette maîtrise de genres aussi divers que la poésie, le récit, l'essai ou le théâtre ne la doit pas uniquement à la précision et au juste équilibre de la technique. Il doit y avoir autre chose ; et cet « autre chose » sert un monde intérieur empli d'expériences, de sensations et d'une sensibilité extraordinaire.Avec son dernier livre de poésie, SIN PUERTAS, il n'est peut-être pas nécessaire d'insister sur les trois parties qui le délimitent ; il faut peut-être plutôt s'attacher au rythme palpitant et enchaîné de ses vers. Car l'auteur ne nous parle pas seulement d'un lieu ou d'un espace déterminé, dans sa première partie, en quête des personnages qui, dans sa troisième partie, habitent ce lieu. Ses vers possèdent un fond plein d'éloquence et d'images, peut-être irréelles, qui révèlent l'insistance de l'auteur sur sa propre vibration intérieure.De ses récits, on ne saurait oublier son engagement envers les cultures africaines, si proches de lui par l'expérience même qui l'a conduit en voyage de l'autre côté du Détroit. On ne saurait oublier qu'à son ton littéraire fluide s'unit l'homme du désert.Dans EL SILLÓN MALVA, l'auteur raconte l'expérience d'un scénariste poursuivi par la parodie de sa propre vie, des êtres d'un seul instant à l'abri d'un homme « presque sans visage ». Le livre ne cesse de regarder vers le Sud, où il trouve aussi, dans la fuite du protagoniste, son instant africain.D'autres livres tout aussi suggestifs sont ALI BEY, EL ABASSI et EL IMPERIO DESIERTO, où l'on retrouve l'insistance de l'auteur sur la question sahraouie.Et dans toute cette diversité, il faut toujours insister sur l'évidence : il ne sert à rien de savoir écrire avec différentes plumes si l'on ne parvient pas à retenir pleinement l'attention du lecteur. Le difficile est de trouver une poésie vibrante chez un romancier, une prose dévorante chez un poète, la pensée ironique chez un dramaturge, Unamuno et ses oiseaux de papier ne lui échappant pas, ou encore l'originalité des scènes chez un auteur de récits. Or cet auteur y parvient, et largement, par son intuition et son style.